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mercredi 13 mai 2015

Le cadeau empoisonné de J. Kerry à V. Poutine

J. Kerry et S. Lavrov

La visite éclair, et pour le moins chaleureuse, de J. Kerry, secrétaire d'Etat américain à Sotchi, après l'ambiance délétère de la visite de A. Merkel, oblige à tirer quelques conclusions. Tout d'abord, ces deux visites consécutives sont à analyser à la lumière l'une de l'autre, éclairant tout autant la répartition des rôles à l'intérieur du clan euro-américain que la domination sans partage des Etats Unis sur l'Europe, domination clairement assumée en public. Ensuite, l'évolution du discours semble réorienter les centres d'intérêts à court et moyen terme de la politique américaine vers le Moyen Orient, laissant l'Ukraine plus dans l'ombre. Enfin, si la Russie sait parfaitement réagir et se redresser lorsqu'il y a péril, généralement elle commet des fautes lorsque la situation se détend. Autrement dit, combien pourrait coûter à la Russie le changement (temporaire) d'humeur des Etats Unis, sachant que le Président est sortant.


L'affirmation sans complexe de la domination américaine

Autant la visite de la chancelière A. Merkel s'est mal passée, le ton était dur, l'annexion de la Crimée, le danger pour l'équilibre géopolitique, autant les rapports sont amicaux avec J. Kerry. Autrement dit, les européens ont eu le rôle du méchant qui doit tenir une position de principe inflexible, les Etats Unis peuvent eux se permettre plus de souplesse, de la real politik, permettant la défense de leurs intérêts nationaux. C'est l'avantage du chef, la souplesse. Les autres exécutent.

Et cette attitude est visible au sujet des sanctions américaines et européennes contre la Russie, adoptées par les Etats Unis et l'UE. Tout d'abord, J. Kerry se permet d'annoncer au nom des Etats Unis et de l'UE la possibilité réelle d'annuler prochainement certaines sanctions et à terme et sous certaines conditions les autres sanctions. Reste à déterminer lesquelles.  Le ministre russe des affaires étrangères, S. Lavrov, n'a pas voulu entrer dans la négociation de marchand de tapis : ce n'est pas la Russie qui a adopté ces sanctions, ce n'est pas à elle de déterminer leur mécanisme d'annulation. 

Intéressant, car en général, J. Kerry évite de parler aussi directement au nom de l'UE. Donc, officiellement, ce sont les Etats Unis qui décident de ce qui doit être ou pas. Et cela est affirmé à la face du monde. Et ce revirement de position est intéressant, car manifestement l'UE n'a pas été mise au courant. Tout d'abord, parce que J. Kerry ne lie plus les sanctions à la Crimée, comme l'affirmait encore J. Psaky,  porte-parole du Département d'Etat, à la mi-mars. 

Et l'UE avait bien docilement suivi la voie américaine, le comité des affaires étrangères du Parlement européen ayant prévu un projet de renforcement des sanctions contre la Russie, qui doit être adopté en juin. Ce projet indiquant "l'annexion de la Crimée" comme un des fondements, l'autre étant "l'agression russe" en Ukraine. Donc pour favoriser la paix, les députés européens prévoient de discuter de la question de l'aide militaire de l'Ukraine. Concrètement, l'UE a un train de retard. C'est souvent le problème lorsque l'on ne peut souverainement décider de sa politique. Et l'UE n'étant souveraine à aucun point de vue, ne peut être dépendante que, dans le meilleur des cas, des choix politiques des Etats qui la composent, soit, en cas de défaillance de ceux-ci (ce qui est le cas), d'une force extérieure dominante. Et en l’occurrence, les Etats Unis lancent un signal de recul sur le dossier ukrainien.

Encore un petit détail. Si le dossier ukrainien continue sur cette voie, le refus de la France de livrer les Mistrals va sembler de plus en plus ridicule. Il faut dire que les Etats Unis avaient mis le paquet pour calmer l'esprit présidentiel, surchauffé par la défense de l'intérêt national. Du coup, en contre partie, la société à St Nazaire qui construit les Mistrals a reçu une commande de la part des Etats Unis pour des bâtiments civils d'un montant supérieur à celui de la commande des Mistrals. Comme le note l'analyste russe P. Shipilin, les Etats Unis ont ainsi su récompenser leurs partenaires français, et par là même calmer l’ego national.

Négociation de l'Ukraine contre le Moyen Orient

Quelques signes ne trompent pas. Tout d'abord, alors que l'Ukraine était officiellement à l'ordre du jour et que la célèbre dame aux petits pains, V. Nulland (qui avait distribué des petits pains aux manifestants et mis de force dans les mains des policiers sur la place Maïdan), responsable du dossier ukrainien pour le Département d'Etat, accompagnait J. Kerry, celle-ci est restée à la porte des négociations. Physiquement. Elle n'a pas été autorisée / invitée à y prendre part. Ce qui, de l'avis des journalistes présents, l'a faite bouillir de rage. Elle qui défend une position radicale sur le dossier ukrainien était inquiète de la tournure des évènements.

Ensuite, ces jours-ci, P. Poroshenko a annoncé à la presse ukrainienne que l'armée ukrainienne reprendrait rapidement l'aéroport de Donetsk, qui avait été abandonné après de longs combats. Malgré le cessez-le-feu, des coups de feu étaient toujours tirés dans la zone, mais aucune grosse offensive n'était lancée contre l'aéroport. J. Kerry, lorsque son opinion lui a été demandée, a clairement répondu: 
"Je conseillerais à l'Ukraine de bien réfléchir avant de prendre de telles décisions". 
Il semblerait que le Président ukrainien n'ait pas bien compris les paroles de Kerry, l'attaque de l'aéroport s'étant intensifiée aujourd'hui.

En revanche, le sujet qui inquiète largement le Pentagone aujourd'hui est le Moyen Orient. Les relations des Etats Unis avec les pays clés dans la région ne sont pas simple, ils reconnaissent avoir commis des erreurs stratégiques, et ont besoin d'aide notamment sur le dossier syrien. Et cette aide doit venir de la Russie. Alors, finalement, l'enlisement de l'Ukraine peut attendre.

C'est surtout ce point qui a justifié la visite éclaire et constructive du secrétaire d'Etat américain, la veille de l'ouverture du sommet de l'OTAN en Turquie. Et c'est cet enjeu pour la politique américaine qui a déterminé le ton de la discussion, ton que S. Lavrov a qualifié de miraculeux. 

Les enjeux pour la Russie

A ce jeu de menteurs, l'intérêt de la Russie n'est pas négligeable, mais la pente est glissante. Les Etats Unis, comme le souligne un analyste russe, El Murid, ont pour habitude d'utiliser tous les moyens pouvant contribuer à la réalisation de leur but et ne sont jamais enclin au compromis. Autrement dit, l'intérêt aujourd'hui de la politique américaine oblige à faire alliance avec la Russie pour désamorcer la situation au Proche Orient, car la Russie, justement, y a une bonne réputation. Mais une fois l'affaire réglée, quelle sera l'orientation de la politique américaine? L'Ukraine restera toujours un point faible tant que l'état de droit n'aura pas été restauré et affirmer que, sans la Crimée, son entrée dans l'OTAN ne poserait pas de problèmes de sécurité à la Russie doit être analysé à deux fois.

Car quelles seraient les garanties apportées à la Russie? Une reconnaissance par les Etats Unis de la Crimée? On peut sérieusement en douter. La promesse que la Russie ne sera plus inquiétée sur ce dossier? Et que vaut cette promesse faite par un Gouvernement très rapidement sortant? L'histoire a montré que les promesses faites par les Etats Unis ne valent pas cher, car elles tiennent le temps nécessaire à l'intérêt du pays.

Par ailleurs, l'annulation des sanctions prises par les Etats Unis et l'UE contre la Russie va obliger la Russie à remettre en cause également ses sanctions. Or, cela revient à réouvrir totalement le marché, qui est aujourd’hui protégé. Les petites entreprises russes qui commencent à se développer et à tisser un véritable maillage économique ne vont, pour la majorité (et comme elles l'affirment elles-mêmes) pas pouvoir survivre, car elles ne sont pas encore concurrentielles en milieu ouvert et n'auront pas le temps de le devenir. Autre question qui se pose, celle de la ténacité politique du Gouvernement. Avec l'entrée en vigueur des sanctions, une forte politique de stimulation économique nationale est mise en oeuvre, sera-t-elle poursuivie en cas même de simple allègement? On peut en douter.

Bref, la Russie a, théoriquement, à y gagner la reconnaissance de la Crimée, l'annulation des sanctions, la normalisation des relations internationales. Elle a à y perdre son redressement économique, sa position et son image au Moyen Orient, le Donbass, la neutralité de l'Ukraine. Ce qui est moins théorique. 

En guise de conclusion, la venue de J. Kerry est à prendre avec des pincettes. Le fait même de sa venue, après 6 ou 7 annulations de dernière minute cette année, est en soi un signe de la réorientation de la politique américaine. Mais cela n'indique pas en quoi ce changement est profond et pérenne. Cela n'indique pas que ce changement soit réellement et également dans l'intérêt de la Russie. C'est pourquoi le cadeau peut être empoisonné. 


11 commentaires:

  1. Pour ce qui est des Mistral, il est question depuis quelques jours de les vendre à la Chine... Qui les refilerait à la Russie au prix coûtant. L'honneur est sauf. Le prix de la vente aussi.
    Par ailleurs, y aurait-il un rapport entre l'assouplissement de la position US sur l'Ukraine et une «évolution» de la situation en Syrie?

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    1. Les chinois seront en face de français acculés de devoir céder ces bateaux à tout prix. Comment pensez-vous que ces habiles acheteurs vont se comporter? En revanche, les Russes, une fois leur argent retrouvé, vous pensez vraiment qu'ils vont vraiment ré-investir cet argent ailleurs que dans leur propre industrie. Chat échaudé craint l'eau froide?

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  2. Bonjour,

    Pour l'éventuelle annulation ou allégement des sanctions, on peut également avoir grille de lecture différente, qui aurait ma préférence : les USA voyant la belle unanimité se fissurer sur le prolongement des sanctions envers la Russie en juin ou juillet, je ne sais plus, qui doit être voté en collégial, reprenne la main en annonçant maintenant un état de fait qu'ils ne peuvent empêcher. Ils sauvent ainsi la face et donnent l'impression que cela se fait avec leur consentement, voire leur volonté propre, alors que tout ceci n'est le résultat qu'un Désordre de plus en plus visible dans le bloc BAO en plein effondrement

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  3. Je suis assez d'accord avec le commentaire précédent. De plus, le mérite de la Russie est de nous avoir montré à tous le vrai visage de cette Europe et de Washington. Et croyez moi ça ne s'oublie pas.
    10 000 morts civils russophones en Ukraine, ça ne s'oublie pas, ne se pardonne pas !
    Je ne pense pas que les dirigeants de la Fédération russe s’illusionnent après l'année que nous venons de vivre. La Russie dispose à présent d'un peu plus de temps pour mettre en place tout ce qui lui est vital. Il faut en profiter. Pour les US c'est le premier pas d'une reculade sans fin...Restons vigilants et continuons à diffuser les vraies infos, le temps joue en leur faveur...

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  4. " Timeo danaos et dona ferentes"
    En esperant que les russes voient le coup venir,car comme il si bien dit dans l'article,les americains sont prets a tout,absolument a tout,des simagrées aux actes les plus tordus,pour garder leur domination,qui n'est en fait que la clef de leur survie....

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    1. Douteriez-vous du formidable potentiel intellectuel de nos amis russes, qui travaille pour la "Sainte Russie" & par voie de conséquence pour le respect des nations & du devenir commun..
      La Russie a réussi à tourner sa page soviétique, c'est au tour des US de tourner leur page capitalistique. Il n'y a pas d'autre issue pour que la vie se poursuive sur cette terre pas mal "détériorée".
      C'est tous ensembles que nous devons mener cette "guerre mondiale" de nouvelle génération avec des hommes inspirés & surtout inspirants.
      "Chat échaudé craint l'eau froide"
      Le danger est de bien maitriser la très grosse dépression qui s'annonce.....ça peut imploser!

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  5. Mme. Golovko, votre analyse est d'une lucidité de 800 watts, toutes mes félicitations ! je pense d'ailleurs que votre billet devrait être envoyé aux conseilleurs les plus proches de V. Poutine, sérieusement. J'espère que Moscou ne se laisse pas avoir dans ce poker menteur des Américains et des Européens.

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  6. Il ne faut pas discuter avec les visages pâles à la langue fourchue, c'est un principe qu'il ne faudrait pas oublier.

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  7. Je haïs les États-DésUnis d’Amérique, la Grande-Bretagne, IsRâHëll et les Émirat Arabes Unis !!! Je souhaite leur destruction au plus vite pour que chrétiens, musulmans, juifs et enfants, vieillards, femmes et hommes vivent et s’unissent dans la paix !!! Marre de la guerre et marre du sang qui coule des chrétiens et musulmans d’Orient pendant qu’ils désinforment les chrétiens et musulmans d’Occident !!! La destruction de Babylone ( l’Union Européenne aux 24 langues ) et de la grande prostituée ( l'Allemagne ) par la Russie n’est qu’un avant gout de ce qui nous attends !!! Le mois de Septembre est mois dont j’aimerai que mon souhait se réalise !!!

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  8. Petite remarque : "C'est pourquoi le cadeau peut-être empoisonné." Il ne faut pas de trait d'union quand il s'agit de deux verbes comme ici, mais il faudrait un trait d'union s'il s'agissait de l'expression adverbiale.

    Grande remarque : Bravo pour votre article. Vous ne tombez pas dans le piège comme d'autres qui rêvent que tout irait mieux d'un seul coup, juste parce Kerry sourit et parce que les pro-Maidan viennent de critiquer Kerry. Les Américains n'ont pas déclaré qu'ils vont retirer leurs militaires d'Ukraine, et donc, malheureusement, on peut prévoir que la guerre civile va se poursuivre et même s'intensifier.

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  9. n'est ce pas visite éclair, plutôt que éclaire?

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