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mardi 29 décembre 2015

Bilan géopolitique russe 2015: vers la fin d'un monde unipolaire



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L'année 2015 est avant tout une année géopolitique. Car l'évènement qui a modifié la grille d'analyse globale est la sortie de la Russie sur la scène internationale, non pas en tant qu'acteur régional, mais en tant que joueur global. Autrement dit, l'année 2015 est avant tout la remise en cause du monde unipolaire américano-centré. Et pour cela, la Russie a le soutient implacable de sa population.


Le soutien populaire dans les choix de politique étrangère

Les dirigeants politiques européens et russe semblent chercher leur légitimité de manière diamétralement opposée: dans l'appartenance à la grande famille de la communauté internationale, c'est-à-dire de manière plus réaliste uniquement dans la communauté des états satellites pour la plus grande partie des dirigeants européens, contre une légitimité qui s'appuie sur le soutien populaire pour le dirigeant russe. Ainsi, en matière de politique internationale, on voit A. Merkel contestée, Fabius ramené à ses contradictions face au sort d'Assad, les entrepreneurs demandant en quoi la politique de sanctions économiques a été adoptée dans l'intérêt de la population nationale? Ils attendent la réponse. Lorsque beaucoup s'inquiètent de cet afflux d'immigrés qui semble incontrôlable, aucun débat de société réel n'est conduit pour adopter une réponse satisfaisant la majorité, ce qui est normalement le processus dans une société démocratique. Au contraire, toute personne voulant lancer le débat est stigmatisée. Ici, les décisions sont prises par une minorité et, semble-t-il, pour une minorité. Dans l'ensemble la politique impopulaire menée par les dirigeants européens conduit à leur très faible taux de confiance et en une lente et profonde destruction de la confiance de la population envers la politique en tant que telle. La politique nationale ayant été externalisée, la légitimité aussi.

C'est le choix inverse qui est fait par la Russie. La légitimité du pouvoir s'appuie avant toute chose sur son peuple. Ce qui implique de mener une politique, notamment internationale, qui aille dans le sens de la défense de cet intérêt national.

L'on peut ainsi voir certains chiffres significatifs. Le rapprochement de la Chine opéré par la Russie est largement soutenu par la population (90%). Ce que les médias ont appelé le virage oriental de la Russie. Et, parallèlement, la politique menée à l'encontre des Etats Unis est soutenue à 85% et envers l'UE à 82%. De même, la politique menée par la Russie en Ukraine obtient 83% de soutien et  après la décision d'intervention en Syrie la cote de popularité de V. Poutine a atteint son maximum avec presque 90% de soutien.

Selon l'institut de sondage Vtsiom, à la question dans quelle mesure la politique étrangère vous satisfait-elle, l'index de satisfaction est de 68% au troisième trimestre 2015, 13% n'en sont pas satisfaits.



Les trois éléments de politique internationale: le virage vers l'Orient, l'Ukraine et la Syrie


Suite aux sanctions prises par l'UE et les Etats Unis, la Russie a renforcé ses partenariats à deux niveaux: au niveau régional avec l'Union eurasienne et dans le cadre de l'Organisation du Pacte de défense collective, mais également de manière individuelle avec la Chine ou à l'international avec les BRICS. Le soutien que la Chine apporte, par ailleurs, à la politique étrangère russe dans les instances internationales n'est pas passé inaperçu. Il serait pour autant erroné de revenir au discours classique de cette Russie tirallée entre Occident et Orient. La Russie est européenne, géographiquement (surtout si l'on envisage l'entrée de la Turquie dans l'UE), culturellement et politiquement. Mais elle est européenne dans le sens classique du terme, celui de l'Europe du 19e. Ainsi, le virage opéré répond tout autant à une logique de développement naturelle, qu'au besoin de mettre en péril les tentatives d'isolement lancées par l'administration américaine et ce fut un choix gagnant.

Sur l'Ukraine, l'appréciation de la situation est plus mitigée. Le cessez-le-feu a surtout permis d'éviter le recours systématique à l'artillerie lourde, mais il n'est pas pour autant appliqué. Il a figé la situation de manière assez bancale, avec des territoires trop petits pour être viables, donc maintenus sous perfusion politique et humanitaire russe, sans que la Russie ne puisse en retirer le moindre avantage. Quant au processus politique de résolution du conflit qui implique une négociation directe entre Kiev et les représentants du Donbass, il est pour l'instant impossible. Du côté des autorités de Kiev, car cela reviendrait à reconnaître les républiques du Donbass non pas comme des groupes terroristes que l'on est en droit de détruire, mais comme des entités politiques qu'il faut respecter. Ce qui serait, même si l'Ukraine était indépendante, une faute politique avec tous ces bataillons nationalistes plus ou moins contrôlés. Du côté Donbass, c'est également très difficilement evisageable, car trop de sang et trop de haine ont coulé et continuent au quotidien avec le blocus, sans même parler de la haine dans les médias ukrainiens à leur égard. Donc pour des raisons et politiques et humaines,  un accord faisant table rase des dissentions est actuellement impossible. La sortie de crise est surtout inconcevable parce que la crise ukrainienne est nécessaire pour les Etats Unis comme arme géopolitique contre la Russie.

La décision d'intervenir militairement en Syrie a été l'élément de rupture sur l'échiquier géopolitique. Ce fut une réelle surprise pour les membres de la coalition américaine et les Etats Unis eux-mêmes, le Congrès ayant même demandé une enquête sur les services de renseignement pour savoir comment ils ont pu laisser passer cela. C'est aussi la première fois depuis la chute de l'Union soviétique que la Russie sort militairement de sa zone d'influence régionale. Et elle le fait de manière indépendante, affirmant accepter de collaborer sur un pied d'égalité avec tous ceux qui veulent lutter contre l'état islamique et les groupes terroristes. L'égalité est justement ce qui pose problème, car elle entraîne une vision autonome de la perspective politique dans la région, comme le combat autour du sort d'Assad le démontre.


A partir de cela, il est possible de tirer deux conclusions pour l'année 2015:

  1. La remise en cause de l'hégémonie américaine par la Russie a renforcé les conflits collatéraux, ce qui permet d'éviter les affrontements directs. Il s'agit essentiellement de l'Ukraine et de la Syrie. L'Ukraine a été utilisée pour lancer des instruments de destabilisation interne, comme les sanctions économiques, fondés sur le niveau de vie et le pouvoir d'achat de la population visée. Sur le plan social, le but affiché était également de provoquer une rupture dans la société russe autour du soutien et des méthodes à utiliser pour sauver le "peuple frère". La Syrie, avec l'utilisation de la Turquie, est le lieu d'une confrontation à la limite de l'affrontement direct. Les attaques des avions civils et militaires russes, par les terroristes puis par l'aviation turque suite aux informations fournies par la Russie aux Etats Unis sur ses plans de vol, sont autant de tentatives d'intimidation face au pouvoir et de provocations sociales. Car pour maintenir son intervention, le pouvoir russe a dû expliquer à la société que le prix humain à payer était justifié, qu'il n'intervenait pas pour aider Assad, mais pour éviter que le terrorisme ne se propage en Russie même. Pour l'instant, le pari a été gagné et les tentatives d'intimidation ont tourné court. La dernière visite expresse du secrétaire d'Etat américain J. Kerry à Moscou en a été le signe.
  2. C'est pourquoi le combat passe sur un deuxième plan, celui des négocations politiques pour la paix dans le cadre de l'ONU. Alors que le Conseil de sécurité de l'ONU n'a pas sanctionné l'intervention de la coalition américaine en Syrie, alors que les autorités syriennes n'ont certainement pas demandé l'aide de pays qui veulent détruire politiquement, voire physiquement, leur Président, finalement, la Russie a réussi a ramené le processus de résolution de la crise syrienne dans le cadre du droit international et de l'ONU. Mais ici, la partie sera beaucoup plus délicate à jouer que sur le plan militaire, car elle s'aventure sur le terrain de prédilection des Etats Unis, celui des processus politiques dans les pays tiers. Et le combat entre les Etats Unis et la Russie, c'est-à-dire pour la préservation d'un ordre mondial unipolaire et américano-centré entraînant le renoncement de la Russie ou l'avènement d'un ordre multipolaire entraînant le recul des Etats Unis s'est déplacé vers des combats politico-médiatiques. Et la lutte contre le terrorisme est devenue la banière derrière laquelle se mène le véritable combat, un autre combat. L'on comprend mieux alors les accusations imprécises de toucher des cibles civiles, de viser les terroristes modérés opposés à Assad et de ne pas toucher l'état islamique adressées en permanence à l'action militaire de la Russie en Syrie. Pourtant, en toute contradiction avec ces affirmations, la Russie collabore avec l'Armée libre syrienne et les analystes ont remarqué pour la première fois un renversement stratégique de la situation sur le terrain: les groupes terroristes n'ont plus l'initiative de l'action, ils reculent et sont passés en mode défensif. 
Sans continuer plus avant les exemples, disons que la Russie est sortie sur la scène internationale, elle doit, en 2016, affermir sa position. Et cela dépendra en grande partie du soutien de sa population et de sa capacité à contrôler l'opposition dite non systémique, dont le discours s'est largement radicalisé depuis le retour de la Crimée et l'adoption des sanctions. Mais de cela, nous parlerons demain.







4 commentaires:

  1. Encore une bien belle analyse... Mais je me répète.
    Merci

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    1. Merci beaucoup! J'espère vous donner encore l'occasion de vous répéter ;)

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  2. merci pour toutes vos analyses pertinentes et que 2016 puisse vous apporter santé et bonheur

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