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vendredi 5 mai 2017

La technologie politique derrière la "rénovation des Khrouchtchevka"

Sobianine, maire de Moscou


Hier, la question de la démolition des immeubles appelés "Khrouchtchevka" à Moscou a encore été soulevéé lors de la réunion du Conseil de l'Etat sous la présidence de V. Poutine. Il faut dire que la technologie utilisée et le moment où elle est utilisée laisse songeur. Si Sobianine, le maire de Moscou, travaillait pour l'opposition, il n'aurait pas fait mieux pour lancer une grande vague sociale.


Nous avions, il y a quelques jours de cela, traité de la question de la démolition des Khrouchtchevka de Moscou (lire notre article ici). Je ne pensais pas revenir au sujet, si l'ampleur de la campagne médiatique qui a suivi les paroles du Président interdisant la démolition de ces immeubles contre l'avis des habitants n'avait atteint un tel niveau de toxicité. Depuis, il ne passe pas une journée où l'on ne nous parle de ces gens qui veulent organiser une réunion parce que leur immeuble n'est pas dans la liste, de ces gens interviewés qui sont tellement heureux de déménager, de ces gens qui ne pensaient pas trouver leur immeuble dans la liste (car ce n'est effectivement pas un Khrouchtchevka) et qui n'en reviennent pas de la chance qu'ils ont de l'y voir. Si bientôt l'on nous annonce une grande manifestation à Moscou en l'honneur de Sabianine et de la démolition des immeubles, je ne serai pas plus surprise que ça. Finalement, l'on pourrait en rire si les conséquences ne risquaient d'être si importes.

Comme il fallait que les gens soit d'accord, une espèce de machine de propagande basique s'est mise en route autour du maire de Moscou, S. Sobianine. Que les médias servent à conditionner l'opinion publique pour qu'elle digère paisiblement les décisions prises, c'est habituel dans tous les pays et ça fonctionne plutôt bien. La capacité de digestion des gens est impressionante. La machine est ici d'autant plus nécessaire, que le processus ne se passe pas aussi facilement que prévu. L'on comprend qu'il y a eu des difficultés, car avant l'intervention présidentielle rappelant l'importance de l'accord des habitants, la mairie de Moscou n'avait même pas eu l'idée de consulter les gens concernés. En effet, comment pourraient-ils vouloir ne pas quitter leur vieux bâtiment? Ils ne réalisent même pas tout le snobisme de leur démarche, ni l'ampleur du mépris qu'ils affichent pour ceux qui sont au minimum leurs électeurs. Il y aurait donc deux catégories de personnes: ceux qui habitent dans des immeubles qui gachent la vue et que l'on peut déplacer en fonction des besoins de la ville (donc ceux qui ont un droit de propriété relatif et doivent dire merci) et ceux qui vivent dans les immeubles ou des maisons de luxe et dont le droit de propriété est absolu. Ce n'est pas forcément un bon slogan électoral ...

Pour autant, les médias étrangers d'opposition, comme BBC en Russie, en profite allègrement, titrant sur cette politique méprisante en gros titre:


Il faut rappeler que le Président est intervenu parce que les gens étaient inquiets et mécontants. Finalement, les démolitions n'auront pas lieu dans les quartiers "protestataires". Ce qui montre bien que le programme, tel que conçu, n'est peut être pas si nécessaire que cela. Ou qu'il a aussi un autre but. Voyons donc un peu quelle technologie est employée.

L'appellation détournée du programme: la "rénovation"

Le nom même donné à ce programme, dit de rénovation, pour ne pas employer le terme de démolition ne ressemble pas aux technologies politiques russes habituelles, qui sont beaucoup plus directes. Ici, l'on sent l'inspiration soit de cabinets étrangers, soit de conseillers bien formés aux work shop divers et variés, soit la transposition de recommandations quelconques. Le détournement de concept étant une des caractériques de la Novlangue utilisée dans le cadre néolibéral prôné par les organismes ou conseils internationaux.

Un but louable affiché et un autre caché

Qui peut être contre la démolition d'immeubles qui tombent en ruines? C'est un peu comme demander qui peut être contre la corruption. Personne. Ce qui, somme toute ne veut rien dire. Car cela ne justifie pas pour autant l'utilisation d'un but louable pour servir des fins cachées, qui se révèlent plus tard.

Or, déplacer plus d'un million de personnes sans provoquer des vagues sociales et économiques est impossible. Ce qui est très intéressant en période pré-électorale: créer un électorat potentiellement contestataire qui dépasse le cercle des personnes directement visées et mécontentes, mais englobe également celui de ceux qui regardent ce qui se passe, ne peuvent intervenir car leur immeuble n'est pas concerné par la démolition et que cette politique dérange - au minimum esthétiquement.

En d'autres termes, le but affiché, louable, qui a pu intéresser celui qui doit mettre en oeuvre le processus est finalement noyé dans le but originairement caché qui émerge ensuite et sert les intérêts de celui est réellement à l'origine de l'idée.

Pas de contraintes, mais des pressions

Si le Président a bien interdit de démolir les immeubles contre l'avis des habitants, la mairie de Moscou a bien entendu qu'il n'a pas été question des moyens de pression. Elles sont de différents types.

Un groupe social est mis en avant dans les médias, celui des "progressistes" qui veulent faire avancer les choses, se débarrasser des vieilleries et passer au neuf. Ils ont donc une image positive, à laquelle les hésitants sont censés s'assimiler.

Comme l'affirme Sobianine, la mairie de Moscou est prête à "aider" les personnes âgées ou les personnes en difficulté à déménager. D'ailleurs, les services de la mairie de Moscou téléphonent dans chaque appartement des immeubles dont la démolition est prévue dans la liste. Ils peuvent ainsi déterminer l'avis des habitants, savoir pourquoi ils ne veulent pas partir. Les personnes âgées sont des personnes plus fragiles, qui ne pourront plus se réfugier derrière une réponse telle que "je voudrais bien, mais c'est trop compliqué". Et combien d'individus, quel que soit leur âge, sont aptes à dire Non, à s'opposer frontalement? Très peu. Le coup de téléphone est une excellente méthode de pression. Plus discutable sur le plan éthique. 

Ensuite, un document très intéressant, l'arrêté du gouvernement de Moscou du 2 mai 2017 qui prévoit les mécanismes de prises en compte de l'avis des habitants. L'on notera la date: au départ, l'avis de la population ciblée ne semblait pas si important que cela. Pour avoir un tel aplomb, l'appui devait être important. Ici, la manière dont les voix seront décomptées sont très importantes. Car le document établit un réel principe de démolition. D'une part, parce que si aucun vote n'est organisé dans l'un des immeubles inscrits dans la liste (et les gens doivent eux-mêmes aller sur un site pour analyser la liste pré-établie par la mairie suite aux coups de téléphone notamment), l'accord des habitants sera présupposé. D'autre part, si vous n'êtes pas d'accord, mais plus des 2/3 des habitants de votre immeuble sont pour sa démolition, votre droit de propriété est en quelque sorte "collectivisé" et vous le perdez. Comme si le droit de propriété n'était plus le droit d'une personne sur un bien, vous ne maîtrisez plus l'abusus donc votre droit de propriété est incomplet.

Mais pour comprendre l'étendue de l'atteinte portée au droit de propriété, il faut aussi tenir compte de la manière dont est déterminé l'accord donné par appartement. S'il n'y a qu'un propriétaire et qu'il ne se prononce pas, alors a priori il est considéré comme étant favorable à la démolition. S'il y a plusieurs propriétaires dans les appartements, pour les couples ou encore pour ce que l'on appelle les appartements communautaires (mais qui concernent surtout les constructions plus anciennes, les dimensions des Khrouchtchevka étant très restreintes), en cas d'égalité des voix, leur vote n'est pas pris en compte. Pour être pris en compte il faut obtenir la majorité simple. A partir de cela, comment sont décomptés ces 2/3 d'habitants nécessaires pour la démolition: en fonction du nombre de voix exprimées. Autrement dit, les appartements qui n'ont pu sortir de l'égalité permettent de faire baisser le nombre de voix nécessaires pour obtenir les 2/3.

Toute la mécanique est mise en place pour obtenir la démolition des immeubles.

Une méthode néobolchévique

L'ampleur d'une telle négation du droit de propriété rappelle des heures moins glorieuses et plus révolutionnaires de l'histoire russe. Mais d'une certaine manière, l'on trouve des recoupements entre le néobolchévisme et le néolibéralisme: leur caractère révolutionnaire, niant l'intérêt général au profit de la connaissance du mieux par une minorité "éclairée et progressiste" qui l'impose à une majorité qu'elle doit faire évoluer. Les rapproche aussi la négation de l'histoire, le rejet du passé et le culte d'un avenir neuf.

Et cet espect est flagrant dans le dernier interview de Sobianine, lorsqu'il déclare que les anciens immeubles c'est bien, mais les gens ne doivent pas rester prisonnier de leur valeur historique. L'on a envie de s'étrangler en lisant cela.


Il envisage certes la possibilité de les "reconstruire" si les gens en font la demande et après que des experts aient rendu leur avis. Mais si Sobianine utilise le terme de rénovation pour parler de démolition, on n'ose imaginer ce qui se cache derrière celui de "reconstruction".

C'est une démarche brutale, nihiliste, qui montre un manque total de culture et d'amour de la ville dont il est le maire. Car finalement, soulignons que certains bâtiments d'ancien régime sont étrangement tombés dans la liste des "Khrouchtchevka". Au lieu de vouloir les raser et raser l'histoire du pays en même temps, il n'aurait pas été plus logique de procéder à un entretient régulier des bâtiments? Cela n'aurait-il pas plus de sens que d'ériger des tours impersonnelles à leur place, dont la qualité laisse de toute manière à désirer, sans même parler de leur aspect HLM coloré.

L'incertitude juridique

La destabilisation sociale que provoque ce vaste programme de destruction vient aussi de l'incertitude de son objet. L'on parles des 5 étages, des Khrouchtchevka, mais cela concerne également des bâtiments plus anciens ou plus récents ... si les gens le veulent et s'ils sont en mauvais état. Ou s'ils se trouvent à côtés. En attendant des bâtiments totalement étrangers à la catégorie initialement visée ont été inclus dans la liste préliminaire, les gens ne doivent donc pas demander leur démolition, mais l'annulation de la décision. 

Tout cela créé une incertitude juridique quant à l'existence de son droit de propriété, mais aussi un inconfort psychologique. Lorsque Sobianine a publié sur Facebook le lien du site où les habitants pouvaient voir si leur immeuble était visé ou non par la démolition, le site n'a pas supporté la charge. C'est normal? Non. Pourquoi fragiliser la population? Il n'y a pas de méthode moins hautaines, moins méprisantes de faire? Respecter l'intérêt des gens, c'est d'abord les respecter.

Dans tous les cas, le premier but est atteint, avant même qu'une pierre n'ait été touchée: la société est destabilisée. Pour le reste, l'on ne sait pas encore à quoi cela va aboutir. La deuxième lecture du projet de loi a été reportée à juillet, car les gens ont du 15 mai au 15 juin pour exprimer leur choix. Le Président V. Poutine a encore rappelé hier que toute réforme doit être réalisée dans l'intérêt des gens, sinon les effets pervers sont considérables. Sage parole. Mais le lancement d'une réforme doit également être un acte mûrement réfléchi dans ses moindres détails et bricolée non au fur et à mesure du mécontentement populaire. 

Je serais quand même bien curieuse de savoir quel est le petit géni qui a réussi à convaincre de procéder au lancement d'une telle vague sociale à un an des présidentielles.


2 commentaires:

  1. Pensez-vous que Sobianine ait pu être manipulé ou acheté pour foutre la pagaille avant les élections? Par les occidentaux, les opposants comme Navalny et cie, par Khodorkovski ? Il faut dire que Poutine à une multitude d'ennemis, il n'y a que l'embarras du choix. Sans compter qu'on ne sait toujours pas s'il se représente pour 6 ans de plus. Y a-t-il en Russie quelqu'un qui serait capable de le remplacer? J'ai peur de ce qui pourrait advenir à la Russie le jour ou il ne sera plus là.

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  2. " ... on trouve des recoupements entre le néobolchévisme et le néolibéralisme"
    Pour Francis Cousin, il s'agit d'un capitalisme de gauche et d'un capitalisme de droite (citant Marx qui s'est déclaré anti-marxiste vu que ses propos furent récupérés, redéfinis, toujours par les mêmes. Résumé ici vers la fin https://www.youtube.com/watch?v=vTKZV3IqQDY

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