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vendredi 24 février 2017

L'affaire Tchudnovets et les limites de la Justice



Une affaire judiciaire affole la presse russe: Evguenia Tchudnovets, qui travaille dans une maternelle, a été condamnée à 5 mois de prison ferme pour avoir partagé dans les réseaux sociaux une vidéo de quelques secondes qualifiée de pornographique, pour, comme elle l'affirmait, attirer l'attention des forces de l'ordre sur ce qui se passe dans un camps de vacances pour enfants. Cette affaire soulève beaucoup de questions quant à notre rapport à l'ordre social aujourd'hui, dans une société qui veut avoir détruit la barrière privée/public.


L'affaire Evguenia Tchudnovets

Evguenia Tchudnovets est femme de ménage dans une maternelle de la petite ville de Kataïsk, dans la région de Kourgan située au sud de l'Oural. En été 2015, un entrepreneur de Kataïsk, Ersnest Danélian, poste sur les réseaux sociaux une vidéo de quelques secondes dans laquelle on voit deux animateurs du centre de vacances pour enfants "Les aigles rouges" se venger sur un jeune adolescent jugé trop turbulant, mis nu devant la caméra avec un stylo dans les fesses auquel il est enjoint de se tourner face à la caméra pour que "tout le pays voit son visage". Rapidement, il enlève cette vidéo, en y réfléchissant, choqué par son contenu, mais entre temps, E. Tchudnovets la partage. Pour sa part, il porte plainte contre ces deux animateurs, qui ont été condamnés à 3 et 6 ans de prison.

Et toute l'affaire commence. Le Comité d'enquête se saisit de l'histoire et il est demandé 5 ans de prison contre E. Tchudnovets pour avoir partagé une "vidéo à caractère pornographique". Elle ne reconnait pas les faits et explique n'avoir fait cela que pour attirer l'attention des forces de l'ordre sur ce qui se passe dans ce camp de vacances. Le juge la condamne finalement à 6 mois de prison, estimant qu'elle a toujours eu une bonne réputation, qu'elle a un enfant en bas âge, et que ces circonstances justifient de ne pas suivre l'accusation. En appel, la procureur a demandé l'annulation du jugement de première instance, mais la culpabilité fut maintenue, la peine a simplement été ramenée à 5 mois. Il est à noter que cette jeune femme a refusé de demander sa grâce présidentielle, même si le Kremlin laissait entendre qu'il pourrait réagir favorablement et dans les plus bref délais, car elle ne s'estime pas coupable. Elle veut donc être blanchie.

E. Tchudnovets est envoyée purger sa peine. Mais l'attention de la Procuratura générale est attirée sur cette affaire, un recours en cassation est adressé à la Cour suprême qui doit se prononcer rapidement. Il est significatif que le vice-procureur général qui a déposé le recours en cassation, L. Korjinek, est celui qui a obtenu la libération de Dadine après le jugement de la Cour constitutionnelle (voir notre article ici). Il estime que la Cour suprême, si elle accepte l'affaire, devrait rapidement prononcer la libération de E. Tchudnovets, puisqu'il n'y avait pas intention de diffuser une vidéo pornographique.

Cette affaire est très significative. Deux remarques.

Les dysfonctionnements de la justice

Tout d'abord, en ce qui concerne le fonctionnement de la justice. La facilité avec laquelle un individu est envoyé en prison est désespérante. Lorsque la cour d'appel a diminué sa peine d'un mois, l'époux de E. Tchudnovets a remercié la justice, sans ironie aucune. Il est humainement content que sa femme passe un mois de moins en prison. Pourtant, la façon mécanique qu'a eu le juge de réagir, sans tenir compte de l'intention montre un problème fondamental: celui du niveau de l'enseignement, juridique certes, mais qui découle du niveau des jeunes adultes qui sortent des écoles après cette succession de réformes selon les standards de l'OCDE, qui destructure l'enseignement empêchant le développement de l'esprit critique. Il existe des exeptions, comme partout, mais le système ne permet plus le développement intellectuel de l'individu, l'individu se développera "contre" ce système. Même s'il est très à la mode, justement pour justifer ces errances, d'affirmer haut et fort qu'il en fut toujours ainsi. Peut être, mais ça fait longtemps que l'on n'a pas inventer quelque chose de nouveau. Il y a des améliorations techniques, mais où sont les inventions? Celles qui transformèrent la vie la siècle dernier? Hors recommandations de l'OCDE.

En ce qui concerne le magistrat en question, il se cache derrière le formalisme, car il ne peut concevoir son erreur. Reconnaître une erreur est signe d'intelligence, ici la situation est poussée à l'absurde car il ne voit pas où est le problème et le pire est qu'il puisse être de bonne foi. Il a aplliqué le droit, bêtement et mécaniquement, mais il ne sait pas faire autrement, il ne sait même pas qu'il est possible de faire autrement. Heureusement, les juridictions supérieures peuvent corriger certaines affaires, mais en attendant cette femme aura passé des mois en prison. Ce qui est un traumatisme pour elle et sa famille. Priver quelqu'un de liberté n'est pas un acte anodin, que cela soit pour 5 jours, 5 mois ou 5 ans. La Cour constitutionnelle le rappelait parfaitement dans sa décision sur l'affaire Dadine récemment. Il serait temps que les juridictions inférieures s'adaptent, c'est la légitimité du système étatique qui est en jeu.

La virtualité de la Justice des réseaux sociaux

Ensuite, en ce qui concerne cette fuite en avant des réseaux sociaux. Si E. Danelian a cédé à ce réflexe presque pavlovien de publier, comme un réflexe existentiel, ce qui nous choque ou nous dérange, sur les réseaux sociaux pour appeler à ce que Justice soit faite, il l'a retiré et s'est, normalement, adressé à la justice, la seule qui existe, celle de l'Etat. C'est-à-dire à l'organe compétent. E. Tchudnovets, elle, a posté et laissé cette vidéo "pour attirer l'attention". Autrement dit, elle s'est en quelque sorte transformée en "justicier du net" pour que la Justice populaire soit rendue, car c'est évidemment la seule qui soit honnête. Mais la justice ne se rend pas sur internet, elle se rend dans un tribunal. Ce n'est pas parce qu'elle a partagé la vidéo en question que les deux animateurs furent condamnés à des peines réelles de prisons, mais parce que E. Danelian s'est adressé à la justice. 

Or, nous avons tendance à perdre de vue le réel au profit d'une illusion, les tablettes nous font sortir de notre salon, permettent d'imaginer une nouvelle vie, de dépasser virtuellement toutes les limites qui sont les notres. Et que l'on retrouve dès le réseau déconnecté, dés le réveil. Et notre rapport au monde en est changé. Que ce soit en matière de justice - si quelque chose vous choque adressez-vous à la police ou à un tribunal - ou en matière politique - si l'activisme des réseaux canapés se capitalisait en vote, il n'y aurait plus d'abstention. Ce qui est normal, l'homme a tendance à choisir la facilité et préfère ainsi le confort du virtuel qui ne mène à rien, à l'angulosité du réel qui peut produire des résultats mais demande des efforts. Nous risquons de devenir une génération virtuelle qui disparaîtra au prochain bug. 

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