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jeudi 7 février 2013

L'affaire Monitor Group et le Gouvernement ouvert de Medvedev

Voir: http://izvestia.ru/news/544445
http://www.vedomosti.ru/finance/news/5922521/deloitte_mozhet_kupit_monitor_group
http://www.examiner.com/article/monitor-group-consulting-firm-files-for-bankruptcy-wake-of-libya-scandal
http://www.egraduate.ru/Companies.html?ArtId=6f0f2938-9606-4403-b37e-c327263c0186
http://www.monitor.com/

L'idée, attribuée à Medvedev, du Gouvernement ouvert, cette structure institutionnellement surprenante, devant assurer le lien entre des "experts" et le Gouvernement, et constituée essentiellement de libéraux à la limite de l'ultra libéralisme, n'est pas, en fait, l'idée de Medvedev, mais sa conception a été forgée par une compagnie américaine de consulting stratégique, The Monitor Group Company, comme le révèle Izvestia.
 
Avant de voir le rôle joué par cette compagnie en Russie, il est intéressant de revenir rapidement sur son histoire. Elle a été fondée en 1983 par un groupe de professeurs de la Harvard  Business School, notamment les frêres Fuller et M. Porter. Leur professionnalisme est reconnu et leur réputation se développe, jusqu'au scandale Lybien. En 2006, M. Porter conclue un contrat avec Kadhafi. Ce contrat, ambigü, va causer des problèmes à la compagnie aux Etats Unis. Une partie du contrat concerne la diffusion des valeurs démocratiques américaines, avec visites d'experts américains très bien financées. Une autre partie du contrat concerne l'amélioration de l'image de Kadhafi sur la scène internationale et le lobbying des intérêts libyens aux Etats Unis. Quand l'opposition libyenne dénonce cette partie plus discrète du contrat, The Monitor Group Company se fait attaqué car il doit impérativement être enregistré aux USA comme agent étranger, ce qu'il fait alors. Son activité sur le projet de modernisation de la Lybie est financé à hauteur de 250 000 dollars par mois jusqu'en 2008. Sa situation financière semble se dégrader par la suite et, finalement, elle se déclare en banqueroute fin 2012 et fusionne avec le groupe Deloitte.
 
The Monitor Group Company est implanté sur tous les continents. Son activité en Russie date de 1996, pourtant elle prend son essort après 2004. A ce jour, elle a réalisé plus de 120 projets juste en Russie. Celui qui fait du bruit aujourd'hui concerne le Gouvernement ouvert.
 
Lorsque par oukase du Président Medvedev, sachant qu'il ne serait plus Président, fut mis en place le groupe de travail sur le Gouvernement ouvert, tout de suite des membres de The Monitor Group Company furent associés. Il faut dire que Medvedev connait très bien les représentants de ce groupe américain, puisque M. Fuller est entré dans le Conseil stratégique du projet chéri de Medvedev, Skolkovo. Un autre représentant, A. Tolkatchev, pour sa part, après que la compagnie ait largement "aidé" à formuler la conception du Gouvernement ouvert, y a lui-même trouvé sa place dans le groupe d'experts. Donc le consulting se poursuit de manière pérenne. Est-ce encore du consulting?
 
Mais le travail de cette compagnie ne s'est pas arrêté là. Une fois la conception adoptée, ils ont "aidé" le ministère de l'éducation nationale et le ministère de la santé à intégrer la conception du "ministère ouvert", et ce jusqu'à décembre 2012.
 
La réaction des analystes est clivée, comme d'habitude, en fonction de leur orientation politique. Pour les plus libéraux, il n'y a rien à dire. Le recours à des experts étrangers est une bonne chose. Puisque a priori de toute manière c'est toujours une bonne chose. Pour les autres, cette situation est une bombe à retardement.
 
Et la question qui se pose est particulièrement complexe. Il est intéressant, tout d'abord, que le journal Vedomosti, soutenu par The Wall Street Journal et The Financial Times, consacre en novembre 2012 tout un article à la banqueroute de cette compagnie et à son rachat, alors éventuel, par le groupe Deloitte, sans préciser son implication dans le Gouvernement ouvert de Medvedev. Mais ils restent flouent sur son activité en Russie et précisent simplement que cette compagnie a des représentations dans 16 pays, notamment la Russie. Pourquoi ce silence sur un aspect aussi important du développement de la politique russe? Ensuite, il y a une différence entre consulter et être intégré dans la détermination de la politique stratégique d'un pays. En l'occurence, cette compagnie américaine a pu placer ses membres à des postes d'influence politique. Et c'est à ce niveau que la question de la bombe à retardement se pose et que prend fin le consulting. Puisque la question se pose toujours dans ces cas-là: quels intérêts sont défendus? quels intérêts sont mis en avant?
 
Enfin, d'un point de vue institutionnel, le lobbying autour du Gouvernement ouvert reste dans la logique d'une déformation des institutions. Il s'agit toujours de cette manie de mettre en place des institutions parallèles qui, non seulement ne sont pas efficaces finalement pour régler les problèmes concrets, mais parasitent le fonctionnement des institutions "normales". Au lieu de travailler sur le renforcement de l'efficacité des institutions, Medvedev a pour habitude de créer des jouets para-institutionnels qui favorisent le soft power, sans toutefois en maîtriser le fonctionnement, ce qui est particulièrement dangereux. C'est cela aussi la conception institutionnelle "libérale" de Medvedev.

vendredi 22 juin 2012

Le pouvoir en quête de légitimité et le "gouvernement ouvert": encore une déformation institutionnelle

Voir: http://izvestia.ru/news/528113

La question de la légitimité du pouvoir - et les risques que posent cette question pour l'existence de l'Etat en tant que tel - est au centre des interrogations, tant du côté de la majorité, que de l'opposition, et chacun tente de lui apporter sa réponse.

Dans un excellent article paru dans Novaya gazeta, V. Igrunov (voir l'article ici http://www.novayagazeta.ru/columns/53154.html) souligne le danger de l'incitation par l'opposition à mettre en place des structures parallèles: une "assemblée nationale" qui représenterait toute la Russie mais initiée par Drugaya Rossiya, l'idée pour la société d'élire ses propres juges et de ne reconnaître la validité que de leurs décisions, etc. La conclusion est évidente: le simple fait d'envisager l'existence de tels mécanismes parallèles, qui courcircuitent les macanismes étatiques, démontre l'échec de l'Etat actuel à absorber par le droit "étatique" les processus sociaux. En cela réside la démonstration du manque de légitimité du pouvoir, qui risque de déborder sur la question de la légitimité de l'Etat russe.

Si pour sa part, l'auteur propose de revenir aux canons du parlementarisme, pour faire de la Douma non pas un simulacre de Parlement mais l'instance d'une réelle représentation populaire, d'autres idées émergent également. Ainsi, I. Chuvalov, premier vice-premier ministre, propose pour sa part d'intégrer plus en avant le "gouvernement ouvert" dans les mécanismes de pouvoir afin de faire passer le message à la société. Le caractère absurde et contreproductif de cette proposition est indéniable.

Tout d'abord, d'un point de vue institutionnel, la proposition revient simplement à "institutionnaliser" un mécanisme de contournement des institutions, dans la même veine que les propositions de l'opposition. C'est ainsi une manière, certes différente dans la forme mais identique dans le fond, de reconnaître l'incapacité du système institutionnel actuel à remplir sa mission. Or, là aussi, le problème est faussé, puisqu'il ne s'agit pas d'un problème au niveau des institutions, mais des gens qui les composent. Le problème n'est pas juridique, mais politique. Donc reconnaître une institution de fait, qui n'a aucun existence juridique, gérée de la même manière que les institutions officielles - c'est-à-dire dans la même logique politique - n'apportera aucune valeur ajoutée de légitimité. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Ensuite, la démarche proposée est comme toujours unilatérale. Il s'agit, à travers une composition plurielle du "gouvernement ouvert" comprenant les opposants "durs", de faire passer le message explicatif de l'activité du Gouvernement vers la société, ce qui doit avoir pour effet magique un consentement immédiat. Dans l'idée de I. Chuvalov, les opposants ne sont pas d'accord avec le pouvoir, simplement parce qu'ils ne comprennent pas. C'est une manière délicate de les considérer comme des imbéciles ou comme des enfants que les parents doivent éduquer. Et dans cette démarche, évidemment, il n'est pas question de les consulter et d'entendre leur point de vue. Il ne s'agit donc pas d'un dialogue, mais d'un discours.

Enfin, sur le fond, le pouvoir ne comprend toujours pas qu'il est absolument normal qu'une opposition existe. Et qu'elle existe non pas parce qu'elle ne comprend pas ce que fait la majorité, mais simplement parce qu'elle n'est pas d'accord et qu'elle a une autre vision des choses. Leurs points de vue sont donc irréductibles, ce qui rend inefficace la proposition de I. Chuvalov.

Bref, pour retrouver cette légitimité perdue, sans laquelle aucun pouvoir ne peut gouverner efficacement et longtemps, il n'est pas nécessaire de créer et d'imaginer des mécanismes et des institutions parallèles, mais de rendre leur sens premier à celles qui existent. Formellement - juridiquement - sur le plan consitutionnel, le système actuel est viable, il doit être réalisé sur le plan politique.