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vendredi 15 février 2013

Les réserves d'interprétation plus que constructives de la Cour constitutionnelle concernant la loi sur les manifestations

Voir: http://www.kommersant.ru/doc/2127467

Hier, la Cour constitutionnelle a rendu sa décision concernant la question de la constitutionnalité de la loi tant contestée sur les manifestations, prise dans l'urgence après les dérapages sur Bolotnaya. Sans reconnaître la loi inconstitutionnelle en totalité, la Cour a à ce point développé les réserves d'interprétation, qu'elle l'a vidée de l'intention du législateur, annulant certaines dispositions et les remplaçant par ses propres recommandations. Recommandations que la Douma est obligée d'intégrer dans le texte de loi prochainement. Autrement dit, sous couverture d'analyse, la Cour a réécrit la loi.
 
Ainsi, le montant des amendes doit être revu à la baisse, surtout en ce qui concerne le minimum. La Cour autorise les juridictions, en attendant les modifications législatives, de diminuer autant qu'elles le sentent nécessaires le montant des amendes, voire de le réduire à néant dans certains cas particuliers.
 
De la même manière, la responsabilité des organisateurs ne pourra être objective, c'est-à-dire découler directement le l'existence d'un trouble à l'ordre public ou d'un dépassement de l'accord conclu avec les autorités sur la manifestation. Leur responsabilité doit reposer sur l'existence d'une faute, dont la charge de la preuve incombe bien sûr à l'accusation. De plus, il faut également envisager la responsabilité des forces de l'ordre si elles n'ont pas aider les organisateurs à mettre fin aux troubles.
 
En ce qui concerne les "gay-parcs", espace spécifique prévu pour les manifestations, la Cour reconnaît leur légalité s'ils sont plus nombreux. Chaque quartier de chaque ville doit au moins en prévoir un, ce qui fait en moyenne 111 à Saint Petersbourg et 146 à Moscou. Par cette interprétation, la Cour a vidé de son sens la norme. Il sera certainement plus facile pour les municipalités de négocier au coup par coup, que de prévoir un parc dans chaque quartier.
 
La Cour conteste également la validité de la sanction alternative de travail d'intérêt général, qui, selon elle, pourrait être compris comme une sanction politique pour l'activité d'individus dans le cadre de la société civile. La position est toutefois intéressante. Une amende ne peut être reconnue comme une "sanction politique", puisqu'elle se pait et l'on continue, mais un travail d'intérêt général si. Et la Cour distingue alors selon les types de préjudices causés. Ainsi, il serait toutefois possible de condamner un manifestant à un travail d'intérêt général, s'il porte un dommage à la santé de quelqu'un ou à des biens. Dans ce cas, ce n'est pas politique.
 
En revanche, la Cour constitutionnelle a maintenu certaines dispositions de fond, notamment l'obligation de l'accord des autorités sur la date, le lieu, l'heure et le but de la manifestation. Mais en se fondant sur la jurisprudence de la CEDH, elle rappelle la nécessité de proposer des alternatives.
 
Sur la procédure législative, la Cour reconnaît que le passage en force de la loi malgrè l'obstruction parlementaire menée par les députés d'opposition est à la marge de la légalité, toutefois elle ne va pas jusqu'à annuler la loi pour violation de procédure. En revanche, elle recommande chaudement au législateur de prévoir une procédure d'urgence et une procédure permettant de surmonter légalement l'obstruction parlementaire.
 
La question qui se pose ici ne concerne pas le fond de la décision, qui corrige les excès et les approximations du législteur. Mais en annulant des dispositions et en indiquant très concrètement au législateur ce qu'il doit faire, la Cour se substitue au Parlement. Est-ce là son rôle et en a-t-elle la légitimité? Autre aspect. En permettant aux juges de contrevenir à la loi en se fondant sur sa décision, quand la Russie n'est pas un pays de précédent judiciaire mais un pays de droit écrit, la Cour ne dépasse-t-elle pas ses compétences? Ces questions restent ouvertes.
 
 

mercredi 6 juin 2012

Loi sur les manifestations: dérives parlementaires et confusions institutionnelles

Voir: http://kommersant.ru/doc/1952220

Pour contrer l'adoption de la loi sur les manifestations qui durcit à l'extrême les sanctions pécunières à l'encontre des manifestants et des organisateurs, des députés du parti Spravedlivaya Rossiya jouent l'obstruction parlementaire, ce qu'ils appellent "la grève italienne". Cela consiste en le depôt de centaines d'amendements complètement absurdes pour la plupart, comme par exemple apprécier le montant des amendes en fonction du prix des bâtons de police.

Les députés d'opposition (communistes et de Spravedlivaya Rossiya) ont déposé 411 amendements et bien que le comité de la Douma ait demandé de les rejeter, les opposants ont obtenu leur examen individuel, retardant de plusieurs heures l'examen réel du projet de loi. La simple lecture de tous les amendements a pris 15 minutes et il a été demandé de restreindre le temps de vote pour chaque amendement à 5 secondes et le temps de discussion à 1 minute. (pour plus de détails voir http://kommersant.ru/doc/1952429).  Et cela a duré des heures ... pour rien. Aucune discussion réelle ne pouvant de toute manière avoir lieu. D'autant plus que finalement, la nuit, la loi a été adoptée et sera demain examinée par le Conseil de la Fédération. Les sanctions pécunières ont été réduites par rapport au texte initial, mais restent très importantes: jusqu'à 300 000 roubles et 200 heures de travaux d'intérêt général pour les personnes physiques et jusqu'à 1 million de roubles pour les personnes morales. Cacher son visage lors d'une manifestation sera considéré comme une violation de la législation et entraînera une sanction. (voir http://www.specletter.com/news/2012-06-06/51976.html).

Si certains s'émerveillent dans les réseaux sociaux de cet élan démocratique, d'autres s'interrogent, comme le journaliste O. Kachine. Rappelant connaître de longue date les initiateurs de ce mouvement, qu'il s'agisse des députés Gudkov ou Ponomarev, et affirmant ne pas douter de leur sincérité, O. Kachine s'interroge toutefois sur leur capacité à incarner la figure de leader de l'opposition, sur l'intérêt du recours à de telles pratiques. Est-ce cela la démocratie? Est-ce cela le modèle qu'ils veulent proposer pour l'avenir de la Russie? Ne sont-ils pas simplement par hasard tombés dans l'opposition à Edinaya Rossiya, par un jeu de circonstances qui aurait tout aussi bien pu les faire entrer dans le parti du pouvoir? En fin de compte, il n'arrive pas à se convaincre du bien fondé de cette action par ces personnes.

En effet, peut-on considérer l'obstruction parlementaire comme un élément permettant le renforcement de la démocratie? L'expérience française en la matière sous les Troisième et Quatrième République a démontré le contraire. Ce n'est pas un outil démocratique, mais une dérive du système parlementaire. Un outil démocratique, du point de vue de la logique fonctionnelle, permet le renforcement du dialogue et une prise de décision qui tienne compte des différents intérêts en présence. Ici, il n'y a pas de dialogue. Il y a faillite intellectuelle. En recourant à l'obstruction parlementaire, les députés démontrent leur incapacité à démontrer, à convaincre, à proposer des alternatives acceptables pour la majorité. C'est cet échec qui est - pour l'instant - représentatif de l'opposition russe. L'absence de leader en découle directement. Et la confusion entre l'activisme et les mécanismes politiques affaiblissent d'autant les partis d'opposition. Il faut également rappeler que dans tout système équilibré existe ce que l'on appelle la rationnalisation du parlementarisme, ce qui permet de limiter les dérives du système parlementaire. Et la faculté de rejeter en bloc, au niveau même du Comité, des amendements absurdes serait une procédure tout à fait normale.