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mardi 19 août 2014

Le résultat de la guerre en Ukraine passe par celui des clans russes

Anatoly Chubais, à la tête de Rosnano


Plusieurs guerres simultanées sont menées aujourd'hui autour du conflit ukrainien. En Ukraine elle-même, une guerre chaude et sanglante. On dirait presque entre les putschistes de Kiev contre les loyalistes du Donbass. En Occident, une guerre d'influence et de prise de contrôle des Etats Unis sur l'Europe, qui a tourné à l'avantage des Etats Unis. En générale, une guerre idéologique qui débouche sur une guerre économique et politique entre les Etats Unis, envoyant en tête de proue les Etats inféodés, et la Russie, cela sur fond de conflit ukrainien. Et comme la clé de toutes ces confrontations est la vision du monde qui en découle, l'imbroglio se défera, en grande partie, en fonction de la guerre politique que se mènent les clans russes. 

D'une part se trouve le néolibéralisme triomphant, qui ne veut d'aucun conflit pouvant porter atteinte à ses bénéfices et se moque du chef, qu'il soit russe, américain ou chinois, l'importe peu, son mode de fonctionnement est mondialisé. Il fait de l'argent, il est conditionné pour cela. D'autre part, l'on trouve les libéraux classiques, qui fonctionnent dans un cadre étatique national et ont besoin d'un Etat souverain et fort. Ils comprennent que perdre ce cadre conduit à la destruction des repères identitaires de la population.

L'alternative est donc relativement simple: soit la Russie oppose sa souveraineté, rejette le cadre économique mondialisé et doit renforcer son indépendance économique, soit la Russie fait l'impasse sur sa souveraineté et accepte la domination économique étrangère qui se transformera en domination politique à très court terme.

Et tout cela sur fond de conflit ukrainien, qui sert de catalyseur.



Les signes de la tension politique intérieure russe
La cristallisation de la tension intérieure en Russie est palpable. Deux évènements peuvent être relevés: le discours de Jirinovsky à Yalta le 14 août et la sortie médiatique de Chubais (le dirigeant de l'entreprise d'Etat Rosnano) contre l'escalade des sanctions économiques aujourd'hui.

Lors du Forum politique russe de Yalta, Jirinovsky a fait une intervention remarquée. La voici:

Avec Jirinovsky, il faut lire entre les lignes et écouter entre les mots. Dans le paysage politique russe, il joue le rôle du faux-opposant et du vrai clown politique. Mais il a parfois un rôle important de fou du roi, celui qui peut tout dire au Chef d'Etat en y mettant les formes de la farce. Et c'est justement ce rôle-là qu'il a tenu à Yalta il y a quelques jours. Enrobant son discours d'excès et de pitreries, il a pu faire passer un message très fort aux membres de la classe politique russe. Voici le decryptage des leçons historiques de Jirinovsky:
  • la Russie a toujours peur d'attaquer, elle se place systématiquement en position défensive et elle doit subir de fortes pertes avant de finalement gagner;
  • la grandeur des hommes forts de la Russie éternelle fut de répondre fortement aux insultes, pour faire passer le message que l'on n'insulte pas la Russie sans risques, ils n'auraient pas envoyer un convoi humanitaire quand des russes se font massacrer;
  • la faiblesse de la Russie vient de la traitrise de ses élites, dont Chubais aujourd'hui est une figure-clée. La production doit être nationale, elle doit être au service de l'Etat, tout ne peut pas être importé.
Evidemment, pour faire passer un tel message, en public et devant caméra, il vaut mieux l'entourer de pitreries et d'exagération. Mais le message est passé - il suffit pour cela de voir la face déconfite de certains participants - et ce massage est soutenu - il suffit d'entendre les applaudissements spontanés.

C'est le premier round. Le deuxième, juste après les négociations de Berlin du 17 août entre les ministres des affaires étrangères d'Ukraine, de France, d'Allemagne et de Russie, est la sortie médiatique de Chubais, l'incarnation de la destruction économique de la Russie dans les années 90, l'homme gris du néolibéralisme russe.

Depuis que la Russie a adopté des sanctions économiques contre les pays ayant eux-mêmes adoptés de nombreuses sanctions contre elle, le clan néolibéral russe monte au créneau. Et sur tous les fronts, les médias inféodés sont mobilisés, tout comme les réseaux sociaux. Attention, Strelkov sera candidat aux présidentielles et battra Poutine! Attention, nous allons revenir au fameux "déficit", tout va manquer, on va faire la queue dans les magasins! Attention, regardez, les camions d'aide humanitaire en fait sont vides, c'est louche! etc, etc, etc. Aucune de ces sorties ne fut prise au sérieux et leurs auteurs se sont simplement décrédibilisés. D'autant plus que l'UE affiche des plans d'urgence face aux sanctions russes qui produisent leurs premiers effets sur l'économie européenne. Que l'Ukraine reconnait le caractère humanitaire du convoi. Que d'autres pays sont prêts à fournir la Russie en fruits et légumes. etc.

Mais ce clan n'est pas prêt à renforcer la production intérieure, le maître actuel du business mondial lui convient parfaitement, pourquoi en changer? Donc, l'entrée personnelle de Chubais en scène est surprenante. Il apparaît peu sur le devant de la scène dans ce type de problème. Cela officialise, en quelque sorte, le conflit intérieur. C'est le deuxième round: il a fallu sortir de l'ombre et faire tomber le masque.

Les enjeux pour les différents clans
Or, les enjeux sont de tailles. Car ces figures incontournables du business d'Etat, qui sont à la tête des grosses compagnies, comme Rosnano, dirigent des compagnies, certes appartenant en partie à l'Etat, mais relevant du droit privé et ayant des compétences énormes en matière de contrôle du domaine économique dans lequel elles interviennent. Bref, elles fusionnent et l'exploitation et la réglementation du domaine d'activité.

Donc lancer Chubais faire une interview à Itar-Tass pour prêcher contre les sanctions économiques, notamment russes, en fait surtout russes, est un signe très fort. Il ne s'est absolument pas prononcé tant que la Russie était la cible des sanctions économiques. Mais il tire le signal d'alarme lorsque la Russie se défend. Surprenant, non? Il est vrai que la situation se complique pour lui. D'une part, il doit remplacer un fournisseur à cause des sanctions, d'autre part la Procuratura générale a lancé une enquête contre lui début juillet, pour détournements de fonds et diverses fraudes, notamment à l'impôt. Comme ça, d'un autre côté, si jamais les fraudes sont prouvées, il pourra toujours se présenter comme une victime des répressions politiques.

L'impact pour le conflit ukrainien
Mais tout cela a un impact presque direct quant à l'issue possible du confit en Ukraine. Tout d'abord, on notera que cette montée en puissance médiatique du conflit intérieur russe s'est déroulé juste "autour" des négociations de Berlin sur le contrôle des frontières russo-ukrainiennes, un cessez-le-feu et le sort du convoi humanitaire russe toujours en attente à la frontière.

Jirinovsky a fait passer son avertissement juste avant. Lors de la conférence de presse ayant fait suite à ces négociations, il est apparu que rien n'a été réellement obtenu - sauf peut être en ce qui concerne le convoi humanitaire. Et Chubais apparait ensuite.

Si le clan Chubais gagne, Novorossia n'a que quelques heures à vivre et tout le monde fermera les yeux sur le massacre qui s'en suivra. Les crimes déjà commis seront oubliés, puisque traditionnellement on ne juge pas les vainqueurs. Et à l'intérieur, de la Russie, une certaine destabilisation politique est à attendre. Je dirais même une destabilisation certaine.

Si le clan Chubais perd, une réelle pacification et stabilisation de la situation est envisageable, car l'armée ukrainienne est en mauvaise posture, le moral des troupes est au plus bas et bientôt des négociations internes devraient avoir un sens. Mais la pression est forte. La presse libérale annonce des négociations directes entre Poutine et Poroshenko sous la pression de la Commission européenne, puis le porte-parole de Poutine dément. La guerre d'information est à son comble. 

La pression exercée sur la Russie, depuis l'intérieur même, ressemble parfois à un dernier sursaut. Mais sera-t-il décisif? Le combat pour l'Ukraine, c'est aussi le combat pour la forme de gouvernance en Russie.

10 commentaires:

  1. Je vais suivre ce combat en espérant pour ma part que le clan Poutine gagne... car on a vraiment besoin dans le monde d'une opposition aux ultra-libéralistes anglo-saxons ... il n'y a qu'à regarder la situation du peuple américain pour ne pas les envier;

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  2. Bonjour

    Dans votre texte vous employez les termes "libéraux classiques", "presse libéral" et "néolibéralisme".

    Si je reconnais votre qualité d'analyse de votre vision de la Russie, je regrette que, comme la grande majorité des merdias français vous vous perdiez dés qu'il s'agit d'économie. Comment voudriez-vous en effet, comme vous l'écrivez, être libéral tout en fonctionnant dans le cadre étatique, puisque le libéralisme et l'antithèse de l'étatisme????

    Pour éclairer votre lanterne, je ne puis que vous conseiller:
    http://www.wikiberal.org/wiki/Accueil

    Cordialement et bonne continuation pour votre blog

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  3. Analyse un peu limite à mon sens... et mêler néolibéralisme (qui n'existe pas mais peut représenter le capitalisme financier) au Libéralisme (qui représente non pas le nationalisme mais le capitalisme productif) est une grave erreur. La finance associée aux dirigeants interventionniste (néo-cons, néo-libérals etc) c'est avant tout ce qui caractérise la doctrine de Gauche...
    De plus, la Russie il ne faut pas se tromper, a réagit en 2009 contre les petites magouilles et truandage initiés par l'Ukraine et l'UE... on se souvient tous de la coupure qui s'en est suivi...
    Bref, analyse totalement à côté de la plaque...

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    1. Bonjour,

      La finance associée aux dirigeants interventionnistes n'est pas exclusivement caractéristique de la doctrine de la Gauche... Elle est bien souvent aussi dans les idées des partis politiques d'extrême droite.

      Elena

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  4. Contrairement a ce qui peut être lu dans deux commentaires précédents, le recours aux concept "libéral" et "néolibéral" tel que mis en œuvre dans l'article est parfaitement en adéquation avec les données objectives de la situation politique en Russie. Il ne correspond par contre pas à l'acception habituelle de ces termes en Europe Occidentale en matière d'économie. Mais nous devons à tout prix cesser d'imaginer que notre manière de découper la réalité est évidemment celle qui prévaut dans toutes les parties du monde.
    L'analyse est particulièrement pertinente quant aux évènements conjoncturels auxquels elle se réfère. Et elle s'inscrit dans une tendance structurelle de l'articulation de la vie politique en Russie depuis des siècles.
    Merci, madame pour votre travail. S'il vous plaît, continuez. Permettez-moi en outre d'attirer l'attention sur ce document vidéo très récent, qui trouve tout à fait sa place dans la lutte entre les deux tendances lourdes en Russie :
    https://www.youtube.com/watch?v=cikvqdMRTTA&feature=youtu.be

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    1. Je suis anonyme du 20/08/13 11h13 et je vais tenter d'expliciter ma pensée.
      Nous ne sommes pas victimes du capitalisme libérale, mais des jeux politiques. Nous sommes tellement loin du libéralisme que nous ne pouvons que difficilement imaginé ce que c'est. C'est l'état qui est l'agent corrupteur du capitalisme. La moralité des capitalistes sera-t-elle mieux garantie par une économie dirigée (c'est à dire co-gérée avec certains capitalistes qui partagent son immoralité), où l'état oriente les décisions des agents économiques, ou dans un cadre plus libéral, où il se contente de sanctionner les manquements aux grands principes d'honnêteté et de responsabilité décrits, entre autres, par la déclaration des droits de l'homme de 1789 (qui place entre autre le droit à la propriété privé comme un des primo principes)? A partir du moment où un état se permet de prendre mille et un prétextes "d'intérêt général" pour voler au secours d'un secteur avec l'argent du contribuable, comment peut-on présenté ce système que le sommet du capitalisme ultra libéral, alors qu'en définitive il n'a plus rien de libéral? Le capitalisme de connivence, le copinage financier, y atteignent des sommets depuis le déclenchement de la crise et l'élection d'une clique néo-keynesienne. Naturellement, l'état impute les résultats de son incurie au "capitalisme sauvage", au marché "sans coeur", à l' "ultra libéralisme sans éthique". Cela donne du grain à moudre aux idiots utiles de cet étatisme néo-féodal, alter-comprenants à qui l'état a inculqué, en lieu et place d'intelligence critique, un psittacisme anti-libéral qui protège l'état, du retour en grâce d'une vraie morale libérale qui mettrait en danger ses prérogatives.
      Tout le mouvement des Lumières a consisté à faire sortir le politique (églises, états) du social et de l’économique. Tout le socialisme, tout le technocratisme consistent à les y faire rentrer a nouveau, et toujours avec les meilleures intentions du monde. Mais comme chacun le sait. l’enfer est pavé de bonnes intentions…Ah oui vraiment "libéralisme", quel vilain mot, j'en ai froid dans le dos.

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    2. pour un éclairage sur les sens du terme "libéralisme" voir la chronique de J. Sapir dans

      http://russeurope.hypotheses.org/2615

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  5. Je suis étonnée que les commentaires portant sur ce billet aient "dévié" vers une discussion sur le terme "libéralisme".
    Alors que cet article remarquable en tout point traitait de façon très éclairante de la question d'une actualité la plus pressante, celles des rapports entre les "clans" et les personnes en Russie et envisageait tant les effets qu'ils pouvaient produire dans les luttes (sanglantes) de ces jours -ci dans le Donbass, que des conséquences que ces mêmes combats pouvaient produire dans ces rapports de forces à l'oeuvre en Russie.
    Ce qui m'est apparu remarquable dans l'analyse de Mme Bréchet -Golovko c'est qu'elle montre bien que l'avenir de la Novorossia dépend des combats pour une ligne politique et des intérêts en Russie même, mais que tout autant le terrain de la Novorossia est un élément de ces mêmes débats (combats?).
    Ramener l'analyse à un pinaillage définitionnel me parait complètement faire disparaître la force de l'analyse (ouverte) de K. Bréchet.
    C'est d'autant plus dommage que ce dont parle ce billet c'est d'une guerre sanglante, dans laquelle sont prises des populations et des gens de chair qui vivent et meurent ,en ce moment non pour la justesse d'un concept mais pour défendre des positions vitales au sens propre.
    La question est en même temps d'une urgence absolue puisque que ce qui se profile, d'après ce que j'ai compris de ces billets de Mme Golovko c'est qu'il y a une sorte de "date butoir symbolique" à l'agenda des forces en présences : l'anniversaire du 24 Août (date encadrée par la visite de Merkel le 23, et la réunion Union douanière/UE du 26), je trouve que ce billet-ci moins centré sur l'urgence et plus sur "la longue" durée que le précédent, il expliquait et éclairait bien les enjeux des jours qui viennent comme des orientations à plus long terme en cause.
    Dominique.

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    1. Si vous imaginez qu'il y a déviation, c'est parce que vous ne comprenez pas qu'il n'y a pas de liberté, sans liberté économique. Et la liberté économique ne peux qu'être exercée qu'à travers le libéralisme (qui n'a rien à voir avec le néoliberalisme). Le libéralisme, le vrai, c'est par exemple celui incarné par Frédéric Bastiat. Découvrez le, lisez le, vous comprendrez ce qu'est le libéralisme, et que ce que l'on prend pour du libéralisme aujourd'hui, c'est en fait de l'étatisme avec des relations incestueuses avec les banques

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  6. On dirait que la réaction ne s'est pas faite attendre à propos de Chubais... : http://rt.com/politics/181828-rosnano-managers-criminal-case/

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